Elle s’agenouilla au bord de la route, large ruban caillouteux parfaitement rectiligne. Sa position de momie inca pouvait laisser penser qu'elle allait déféquer. En réalité elle se protégeait du froid en serrant ses genoux dans ses bras tout contre sa poitrine. C’était un petit matin avec une lumière encore ténue. Les rayons du soleil frôlaient à peine le plateau aride, le brouillard enveloppait le silence d’une nature encore assoupie, l’horizon était limité de toute part par les hautes montagnes qu’elle n’avait jamais franchies, confins de son monde. Elle appartenait au désert. Elle était fille de la sécheresse, fille du vent, toujours vêtue de laine : jupe noire ample sur ses larges hanches de fille faite pour être mère, collants bleus, pull vert et gilet rouge. Aux pieds, les chaussures de toile blanche restaient ouvertes faute de lacet. Elle tressait ses cheveux noirs, brillants et lisses. Elle les couvrait d’un chapeau melon beige qui semblait trop petit au sommet de sa tête. Le visage brun était rond avec des pommettes saillantes peintes en rouge. Dans le dos, le bébé était enserré dans une couverture multicolore, il ne pouvait pas bouger un seul doigt de pied. Dormait-il?
Peu à peu le soleil s’est levé sur la scène de la vie, simple estrade de bois et rideaux d’arc en ciel entourés par des buissons épineux et sans feuilles. Elle est restée immobile pendant des heures, heures de souvenir sans même un mouvement de paupière. Elle a vu une fillette jouer avec sa poupée, elle a vu une bande de jeunes garçons qui lui couraient autours, il riaient, ils se moquaient d’elle. Ils lui volèrent sa poupée. Il y eu un homme. Était-ce son père ? Il n’y eut pas de femme pour jouer le rôle de la mère. Il y eut une jeune fille agenouillée qui lavait le sable avec ses cheveux et ses larmes. Vint un cheval monté par un gaucho. Il prit la jeune fille par la chevelure, la souleva au-dessus du sol, elle rit en secouant ses pieds dans l’air, elle s’envola un court instant avec un vautour. Ce même vautour qui planait depuis le petit matin au dessus du désert avec les pupilles fixées sur le rejeton. Dans l’acte final, au chant rauque du vautour qui montait le cheval, elle vit l’alezan traîner le corps de la jeune fille enceinte pendant que l’âme de celle-ci embrassait l’oiseau.
Le soleil était au zénith, arriva par la route une fourgonnette qui s’arrêta à un signe qu’elle fit avec grande discrétion et seulement connu par ceux du plateau. Elle monta dans la voiture. Elle s’en allait avec son fils déjà mort dans le dos. Jamais elle ne reviendra.
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